L’intelligence artificielle s’impose en entreprise avec des gains de productivité potentiellement considérables. Mais derrière l’innovation peut se cacher l’ingérence économique : l’exploitation de failles technologiques par des acteurs étrangers pour accéder à des données stratégiques ou influencer des décisions.
C’est dans ce cadre que la Direction Générale de la Sécurité Intérieure (DGSI) documente trois cas d’entreprises françaises piégées par l’IA 1 et décrypte ces risques.
Trois vulnérabilités juridiques et sécuritaires
Conformément à l’article publié par la DGSI, en dehors des risques juridiques, financiers et réputationnels habituels dans ce genre de cas, les outils d’intelligence artificielle exposent les entreprises à trois types de menaces.
| Type de menace | Description du processus | Risque |
| Traduction par IA | Gagner du temps sur une traduction : un geste banal en apparence.
Pourtant, lorsque des salariés utilisent des outils gratuits d’intelligence artificielle générative pour traduire des documents internes contenant des données techniques, des négociations commerciales ou encore des plans de développement, ces plateformes stockent souvent automatiquement les données hors Union européenne et les réutilisent pour entraîner leurs algorithmes, comme le prévoient leurs conditions d’utilisation. |
ils exposent l’entreprise à une fuite d’informations stratégiques.
Les transferts sont, en effet, potentiellement non sécurisés que cela soit juridiquement ou techniquement. Des informations confidentielles se retrouvent ainsi accessibles à des acteurs étrangers… |
| Due diligence déléguée | Déléguer l’évaluation de partenaires commerciaux à une intelligence artificielle : un choix d’efficacité en apparence.
PWC US propose d’ailleurs une offre en ce sens avec certaines prestations entièrement réalisées par IA contre un abonnement dédié2. |
Lorsqu’une entreprise confie cette due diligence à un outil d’IA étranger, elle s’expose à une manipulation stratégique.
Pour cause, certains systèmes d’IA sont conçus dès l’origine pour orienter les décisions économiques dans l’intérêt d’Etats tiers. En externalisant son contrôle stratégique à un tiers, l’entreprise s’expose à une double menace : ingérence économique directement et engagement de la responsabilité contractuelle sur la base d’informations biaisées. |
| Escroquerie par deepfake et virement frauduleux | Répondre à un appel vidéo urgent de son supérieur : un réflexe naturel.
C’est devenu un vecteur de vulnérabilité accentué par les technologies de clonage vocal et de synthèse vidéo, désormais accessibles à faible coût et produisant des résultats indétectables à l’œil nu. Cette fraude contourne les dispositifs de vigilance traditionnels en exploitant la confiance accordée aux communications audiovisuelles. L’entreprise s’expose à de lourdes conséquences : responsabilité pour défaillance des contrôles internes, perte financière… |
Lorsqu’un dirigeant reçoit l’ordre de procéder immédiatement à un virement de plusieurs centaines de milliers d’euros, il peut être victime d’une fraude par deepfake (tout semble identique, mais en réalité, l’interlocuteur est généré par intelligence artificielle).
Les deepfake ont été l’outil de nombreuses arnaques au président. |
Cadre de protection : 6 mesures de conformité et de sécurité
Face aux risques d’ingérence économique et de perte de contrôle générés par l’intelligence artificielle, les entreprises doivent déployer un cadre de protection structuré. Ces six mesures combinent obligations juridiques, bonnes pratiques de sécurité et vigilance opérationnelle.
Encadrement normatif : élaborer une politique d’usage de l’IA
Action à mettre en place : Toute entreprise doit formaliser une charte définissant les usages et interdits de l’IA : outils validés, données exclues… Intégrée au règlement intérieur, elle permettra d’engager la responsabilité disciplinaire en cas de faute commise.
Pourquoi cette action ? Son absence expose l’entreprise à une double vulnérabilité :
- L’incapacité à sanctionner les comportements à risque ;
- La difficulté à démontrer l’existence de mesures de sécurité appropriées en cas de contentieux RGPD.
Sélection des outils : privilégier des solutions conformes RGPD et souveraines
Action à mettre en place : Privilégier des solutions d’intelligence artificielle intégrant les éléments de sécurité suivants :
- Hébergement des données dans l’Union européenne ;
- Conformité RGPD démontrée par des audits ;
- Absence de réutilisation des données pour entraîner les modèles.
Cette sélection doit être documentée et validée par les directions juridiques, RSSI et métiers.
- Dans la mesure où ce choix reste un choix stratégique déterminant pour l’organisme, le recours à un conseil externe est fortement recommandé.
Pourquoi cette action ? Les outils gratuits extraeuropéens collectent et réutilisent les données de l’entreprise sans contrôle possible.
Traitement des données : anonymiser systématiquement les requêtes sensibles
Action à mettre en place : Aucune information stratégique ne doit être soumise directement à un outil d’IA sans anonymisation préalable. Il convient de former les salariés à identifier les données sensibles et les remplacer par des variables neutres avant toute requête. Cette règle s’applique même aux outils payants.
Cette formation est d’ailleurs imposée par l’IA Act à travers la maitrise de l’IA3.
Pourquoi cette action ? L’anonymisation constitue la première barrière contre l’espionnage économique. Même avec des outils sécurisés, le risque de fuite ou de réutilisation involontaire des données subsiste.
Contrôle qualité : valider toute production par expertise humaine qualifiée
Action à mettre en place : Toute production générée par IA doit être validée par un expert compétent avant utilisation. Chaque résultat doit être relu, vérifié et amendé par un collaborateur disposant de l’expertise métier nécessaire. Cette validation doit être tracée.
Pourquoi cette action ? Les algorithmes produisent des erreurs factuelles, des inexactitudes juridiques et des biais décisionnels. Déléguer la décision finale à l’IA engage la responsabilité professionnelle et civile de l’entreprise.
Formation continue : sensibiliser les équipes aux risques juridiques et techniques
Action à mettre en place : Organiser des formations régulières adaptées aux fonctions : scénarios de fraude au président pour les dirigeants, manipulation de la due diligence pour les commerciaux, failles de sécurité pour les équipes techniques. Mettre à jour les contenus pédagogiques en continu et mesurer leur efficacité par des tests.
Encore une fois la sensibilisation est un des fers de lance du RGPD4 et de l’IA Act5. L’humain est souvent au centre des vecteurs d’insécurité et une sensibilisation d’une heure vaut plus que mille pages sur un sujet déterminé.
Pourquoi cette action ? La vigilance repose sur la compétence des utilisateurs. Les technologies et techniques d’attaque évoluent constamment : la formation doit être un processus continu, pas un évènement ponctuel.
Signalement obligatoire : déclare tout incident suspect
Action à mettre en place : Signaler immédiatement tout évènement anormal. Désigner un point de contact identifié (RSSI, direction juridique) pour évaluer la gravité. En cas de suspicion d’ingérence ou de cyberattaque, alerter sans délai la DGSI et l’ANSSI.
Pourquoi cette action ? Le signalement constitue une obligation de sécurité nationale et protège le tissu économique français. La DGSI et l’ANSSI accompagnent les entreprises victimes et documentent les menaces émergentes.
L’intelligence artificielle n’est pas, en elle-même, une menace. Elle est un amplificateur : de productivité pour ceux qui la maîtrisent, de vulnérabilité pour ceux qui l’adoptent sans discernement. Les trois cas documentés par la DGSI ne sont pas des accidents isolés, ils sont le reflet d’une réalité structurelle dans laquelle la rapidité d’adoption des technologies dépasse systématiquement la maturité des cadres de protection. L’efficacité a un prix. Et si, pour certaines entreprises, la précipitation vers l’IA se soldait non par un gain, mais par une perte (de données, de contrôle, ou de confiance) ? La productivité ne vaut rien si elle ouvre la porte à ceux qui cherchent précisément à en profiter. A méditer…
Footnotes
1 https://www.dgsi.interieur.gouv.fr/dgsi-a-vos-cotes/contre-espionnage/conseils-aux-entreprises-flash-ingerence/risques-associes-a-lusage-de-lintelligence-artificielle-dans-monde-professionnel
2 Le patron US de PwC annonce le lancement de prestations sans consultants, 24 mars 2026, Consultor
3 IA Act, Article 4
4 RGPD, Article 32
5 IA Act, Article 4
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